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Un an après, pourquoi Ebola continue de sévir en Guinée

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 L’épidémie d’Ebola, déclarée pour la première fois par le ministère guinéen de la Santé dans la soirée du 22 mars 2014, continue de ravager le pays, en grande partie à cause de l’échec des campagnes d’information destinées à entraîner un changement global des comportements et des croyances.

Un an après Ebola

Un an après Ebola

 « Certaines communautés sont encore persuadées qu’Ebola n’existe pas, qu’il s’agit d’un mythe », a dit Damien Queally, directeur régional adjoint de Plan International, qui coordonne l’action de l’organisation contre Ebola.

« Les gens continuent d’observer les pratiques traditionnelles et de laver le corps des défunts », a-t-il dit. « Les gens continuent de ne pas signaler les cas d’infection aux lignes d’assistance téléphonique ou aux centres de traitement. »

 Malgré des mois d’une intense campagne de sensibilisation à Ebola – y compris à ses modes de transmission et aux mesures préventives à adopter- le virus continue donc de se propager d’individu en individu, de communauté en communauté.

 Queally a suggéré que le choix du messager pouvait être l’une des raisons possibles de cet échec.

 « Dans beaucoup d’environnements humanitaires, nous n’apprécions souvent pas les groupes de la société civile et les ONG locales à leur juste valeur », a-t-il dit en évoquant le succès remporté par Plan dans son choix de collaborer avec des chefs traditionnels en Sierra Leone pour promouvoir un changement des comportements dans des régions particulièrement réfractaires.

« Peut-être faudrait-il entreprendre quelque chose dans le genre en Guinée », a-t-il dit.

Plus de 2 200 personnes sont mortes d’Ebola en Guinée, selon l’Organisation mondiale de la Santé. En janvier, on a cru que le nombre de cas reculait enfin. Puis, le 15 mars, il a atteint son plus haut niveau depuis le début de l’année, avec 95 nouveaux cas signalés en une semaine.

« Si le virus persiste en Guinée, c’est en raison d’un manque de connaissance », a dit Ibrahima Soumah, qui vit à Conakry, la capitale guinéenne. « Voyez plutôt le Libéria et la Sierra Leone [où le nombre de cas a chuté], et comparez leur situation à celle de la Guinée. Ici, les gens continuent de laver les corps des défunts sans prendre la moindre mesure de précaution, car ils ne savent pas faire autrement. »

 Encore une « nouvelle » maladie

 Alors qu’Ebola frappe en Afrique centrale et de l’Est depuis 1976, c’est la première fois que le virus touche des humains en Afrique de l’Ouest.

 « Tout d’abord, Ebola est une maladie inconnue en Guinée », a dit Mamadou Diallo, qui travaille comme caissier dans un centre de santé maternelle à Conakry. « Nous en entendons constamment parler dans les médias… mais les gens sont encore trop peu informés sur Ebola pour bien lutter contre. Il faut déjà commencer par y croire. »

 Durant près de trois mois, même le personnel de santé n’avait pas idée que la « fièvre mystérieuse » qui sévissait était Ebola. Une fois que ce fut confirmé, en mars 2014, il s’est avéré très difficile de le faire accepter aux gens.

  « Notre principal défi en Guinée a été de diffuser le bon message », a dit Henry Gray, le coordinateur du groupe de travail Ebola pour Médecins sans frontières (MSF). « Il est très difficile de faire passer un message impopulaire, surtout là où il n’a jamais été question d’Ebola auparavant. »

« Il est intéressant de comparer [la Guinée]à des pays comme l’Ouganda où le message est vraiment assimilé. Si une épidémie se déclare là-bas, elle peut être endiguée très vite parce que les populations comprennent le message », a-t-il ajouté.

Ce message dicte notamment de signaler tous les cas suspects aux autorités sanitaires, de ne pas toucher le corps (mort ou en vie) d’une victime d’Ebola, de se laver les mains avec une solution à base du chlore, et de confier les patients Ebola à des cliniques spécialisées.

 La nécessité de prôner un changement des comportements

 En janvier, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a publié un rapport évaluant l’action de la Croix-Rouge contre Ebola, depuis mars 2014, en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone.

L’une des conclusions phares de ce rapport est que bien que les messages de mobilisation sociale aient été correctement communiqués en de nombreux endroits, il convient d’insister davantage sur la communication en vue d’un changement des comportements (CCC) ou sur « l’utilisation stratégique des communications pour promouvoir des résultats cliniques positifs ».

 La Croix-Rouge faisait partie des principaux acteurs de mobilisation sociale aux premiers temps de l’épidémie, mais seule une portion « limitée » de son personnel de terrain était formée à la CCC, estime le rapport.

 « Début 2014, certains services au sein de la FICR semblent avoir été lents à réaliser l’importance de la communication autour d’Ebola pour les bénéficiaires, et ont été lents à y allouer les ressources suffisantes », poursuit le rapport.

 Le nombre de mobilisateurs sociaux de la FICR formés à la CCC a encore baissé en août, lorsque l’organisation a changé son axe d’intervention – délaissant la communication au profit d’inhumations sans danger et respectueuses de la dignité – à la suite d’une réunion inter-organisations de coordination de la réponse.

La FICR maintient que la CCC devrait être « une activité centrale pour contenir la transmission d’Ebola » et qu’elle est « la seule activité qui finira par mettre un terme à la propagation de la maladie ».

 Méfiance persistante à l’égard des étrangers

 Mais un an plus tard, de nombreux Guinéens continuent d’avoir peur des rares personnes tâchant de leur venir en aide et des messages que ces dernières tentent de leur faire passer.

 « Il y avait – et il y a toujours – beaucoup de méfiance », a dit M. Gray. « Les gens pensent [qu’Ebola] tient de l’outil ou d’une certaine forme de manipulation politique. »

 Fadel Gueye, un ingénieur en bâtiment de Conakry, a dit à IRIN : « Je n’arrête pas d’entendre parler de cette histoire d’Ebola, mais j’ai le sentiment que ce n’est qu’un moyen de s’approprier l’argent destiné à la lutte ».

 D’autres pensent encore que ce sont des étrangers qui ont volontairement introduit le virus en Guinée.

 « Ebola persiste parce que les Guinéens pensent que c’est un problème ethnique [un problème n’affectant que les membres de certaines ethnies]», a dit Lansana Kourouma, un médecin de Conakry. « Le jour où les Guinéens croiront en la maladie et arrêteront de penser que c’est l’épandage des zones suspectes par la Croix-Rouge qui amène le virus […] et commenceront à respecter les mesures préventives, alors ça s’arrêtera. »

 En raison de cette méfiance, il a été fait état dans certains villages d’attaques perpétrées à l’encontre de travailleurs de santé, de mobilisateurs sociaux et d’agents d’inhumation, chassés des communautés voire assassinés dans quelques cas.

 Traçage des contacts

 Les responsables de la santé affirment que le traçage extensif et réussi des contacts est un élément clé pour atteindre l’absence totale de cas. Cela implique d’identifier chacune des personnes ayant été en contact avec un patient testé positif au virus Ebola et de les suivre pendant 21 jours.

 Mais en Guinée, de nombreuses familles continuent de cacher leurs proches malades, compliquant ainsi la tâche des personnes responsables du traçage des contacts.

 « Les communautés savent que si elles signalent le décès d’une personne, celle-ci leur sera enlevée et qu’elles ne pourront pas accomplir les rituels habituels et laver le corps comme elles en ont l’habitude », a dit M. Queally. « Certaines personnes croient trop en ces traditions pour cesser de les observer. »

 Les dangers de la complaisance

 Dans d’autres régions du pays, où on a cru un moment que l’épidémie était enfin sous contrôle, des poussées sont survenues, souvent parce que les gens ont commencé à baisser la garde.

« Nous avons observé, dans certains endroits, un relâchement pour ce qui est du lavage des mains, les gens ont recommencé à se toucher », a dit Corinne Ambler, la coordinatrice régionale de la communication pour la réponse Ebola de la FICR. « Il est primordial de maintenir l’implication de la communauté, [car]ce sont les comportements de la communauté qui [contrôlent] cette épidémie. »

 Les intervenants Ebola affirment que les tactiques employées jusqu’à présent – identifier et soigner les patients, inhumer les défunts sans danger, surveiller activement et rechercher les nouveaux cas, tracer les contacts, promouvoir la santé, diffuser les bons messages et garantir l’accès aux soins de santé – sont efficaces.

 « Il convient simplement de rester attentifs, de ne pas devenir complaisants et d’inciter les gens à signaler les cas suspects », a dit Mme Ambler. « Je crois que nous devons continuer de suivre l’approche holistique employée jusqu’à présent, car elle s’est avérée efficace. C’est ce qui a permis de venir à bout des foyers antérieurs. »

 Un défi d’envergure nous attend encore, comme l’a souligné MSF dans un rapport spécial publié [le 23 mars].

 « Pour pouvoir déclarer la fin de l’épidémie, nous devons identifier jusqu’au dernier cas. Il nous faut pour cela faire preuve d’une méticulosité pratiquement inédite dans le domaine des interventions humanitaires médicales sur le terrain », affirme le rapport intitulé Poussés au-delà de nos limites – Une année de lutte contre la plus vaste épidémie d’Ebola de l’Histoire.

IRIN

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